Pourquoi on aime regarder un sport qu’on ne pratique pas
Vendredi soir je joue un match de volley en pré-national. Samedi midi je regarde un match de Premier League en mangeant. Dans les deux cas je dirais que j’adore le sport. Et pourtant ce que je cherche dans ces deux moments n’a quasiment rien à voir.
Comme joueur, je sors d’une heure et demie de sensations pures. Comme spectateur, je m’installe pour autre chose, qu’on a du mal à nommer mais qu’on reconnaît tout de suite quand elle manque. Et plus je vieillis, plus je me rends compte que ces deux plaisirs ne fonctionnent pas du tout sur les mêmes ressorts.
Le plaisir du joueur, en deux mots
J’ai déjà détaillé ça dans qu’est-ce qui te fait kiffer en match. En tant que joueur, ce qui te fait vibrer change avec les saisons : d’abord le geste qui claque, puis la défense impossible, puis le coéquipier qu’on met sur orbite, puis le rallye qu’on s’arrache même quand on le perd.
Le point commun de tous ces kiffs, c’est qu’ils passent par le corps. Tu sens dans tes jambes ce qui se passe sur le terrain. Tu lis le jeu parce que tu l’as vécu cent fois (même si la lecture du jeu se travaille aussi en regardant jouer les autres). La fatigue, l’odeur de la salle, la pression du score, le coéquipier qui te tape dans la main, tout participe au plaisir total.
En spectateur, plus de corps, donc autre chose
Devant un écran, rien de tout ça. Pas de bras qui fatigue, pas de transpiration, pas de coéquipier à côté. Tout ce que le corps te donnait gratuitement comme joueur, il faut que le match te le compense autrement.
Sinon c’est juste une succession d’actions qu’on observe à distance, et l’ennui arrive vite. C’est pour ça qu’un match de niveau objectivement élevé peut être chiant à regarder. Si l’émotion ne monte pas, la qualité technique ne suffit pas à tenir 90 minutes.
Le paradoxe du sport qu’on pratique
Mon sport c’est le volley. Sur le terrain en pré-national, ça me passionne parce qu’il ne se passe jamais ce qui est prévu. Une réception ratée, un attaquant qui doute, un block mal placé, un service flottant qui tombe pile dans le trou. Le sel du niveau amateur c’est l’imprévu, la marge d’erreur qui crée des renversements à chaque action.
Le volley à la télé, c’est l’inverse. Au haut niveau international tout est tellement maîtrisé que tu sais dans les trois secondes après le service comment l’échange va se terminer. La technique est parfaite, et c’est précisément ce qui rend le truc répétitif pour le spectateur lambda. Le suspense vient des moments où ça craque, et à ce niveau ça craque rarement.
Quand un sport que tu pratiques devient trop léché à la télé, tu lui préfères ton match du mardi soir. Tu ne te l’avoues pas toujours, mais c’est ce qui se passe.
Le sport qu’on ne pratique pas : la barrière de la lecture
Le rugby, je n’ai jamais joué. Du coup dès qu’on me met un match, je décroche assez vite parce que je ne lis pas la technique du jeu. La conquête, les rucks, les phases statiques, les options du demi de mêlée, tout ça me passe au-dessus. J’ai juste les essais et les plaquages qui ressortent, et entre les deux, je m’ennuie.
Je chambre régulièrement les copains rugbymen en leur disant qu’ils sont fiers quand ils enchaînent une passe de plus de 2 mètres avec un ballon où il manque juste les poignées tellement il a été modifié pour qu’on arrive à l’attraper. C’est volontairement caricatural, c’est ça qui fait le chambrage. Mais ça dit quand même quelque chose de réel : quand tu ne pratiques pas, tu passes à côté de 80% de ce qui se joue dans les détails techniques. Ce que les autres applaudissent en disant « le bel enchaînement », toi tu vois juste une action de plus.
Le même sport en vrai, ça change tout
En tribunes, c’est mieux. Bien mieux. Le rugby en stade, tu sens les impacts dans la cage thoracique, tu vois la masse des avants se déplacer, tu entends les os qui claquent sur les plaquages. Ce que tu rates en compréhension fine, tu le récupères en sensation brute. Et c’est largement suffisant pour tenir 80 minutes.
La télé filtre tout ça. Elle te montre des actions, elle te coupe les transitions, elle aplatit la dimension physique. Pour un sport que tu ne pratiques pas, la télé n’a pas grand-chose à t’offrir. C’est probablement pour ça que beaucoup de gens disent « le rugby, je préfère au stade, ça vaut le coup ». Ils ont raison, c’est même la condition pour y prendre du plaisir.
L’enjeu, le vrai moteur du spectacle
Reste un ingrédient qui rend n’importe quel sport regardable, même celui que tu ne maîtrises pas dans le détail. L’enjeu.
Un match à sens unique, même techniquement magnifique, te lâche au bout de 20 minutes. À l’inverse, un match où deux équipes sont au coude à coude à 10 minutes de la fin, où chaque possession peut tout basculer, où la frustration des joueurs et du staff devient lisible à l’écran, c’est là que le sport spectacle prend tout son sens.
Tu n’as plus besoin d’aimer le sport, plus besoin de connaître les équipes. La tension fait le reste. C’est pour ça que les phases finales se regardent quand les poules s’oublient. C’est aussi pour ça qu’un derby de Ligue 2 peut être plus passionnant qu’un match de gala entre deux clubs de Ligue des champions.
Quand l’écrasement frustre, même en faveur de qui tu préférais
L’année dernière la finale de Ligue des champions s’est jouée à Munich entre le PSG et l’Inter. Le PSG a gagné 5-0. Même quand tu n’as pas d’attache au club battu, regarder un match aussi déséquilibré laisse un goût bizarre.
Tu as vu une démonstration, pas un match. Un match c’est deux équipes qui se contestent quelque chose. Une démo c’est une équipe qui exécute pendant que l’autre encaisse. Comme spectateur tu te dis bravo, tu reconnais la performance, et puis tu zappes vite parce que ton cerveau n’a pas trouvé son carburant.
Dans une semaine c’est PSG-Arsenal à Budapest pour le titre. J’espère vraiment que les Anglais vont accrocher Paris. Pas par anti-PSG, juste parce que j’ai envie d’un vrai match, pas d’un sacre tranquille. Une finale 1-1 qui se joue aux tirs au but vaut dix fois mieux qu’un 4-0 cliniquement parfait. Pour les neutres en tout cas.
Pourquoi le foot prend autant de place chez les non-pratiquants
Je suis fan de foot sans supporter aucune équipe. Ça surprend parfois, mais c’est confortable, et je me dis que c’est normal, c’est comme ça que je garde mon objectivité. Je peux regarder Real-Liverpool, Arsenal-City ou un match de Ligue 1 sans investissement émotionnel, juste pour le jeu.
Le foot fonctionne quel que soit ton niveau de pratique parce que le geste de base est universel : taper dans un ballon. Tout le monde a fait ça, dans une cour de récré ou au camping. Du coup la barrière technique reste basse pour le spectateur, et le suspense fonctionne presque tout le temps grâce à un truc tout bête : un seul but suffit à changer un match.
Là où le volley a besoin de 25 points par set pour produire de la tension, le foot peut tenir 90 minutes sur la promesse d’un seul. Mécaniquement, c’est imbattable pour le spectacle de masse.
Deux plaisirs, deux usages
Le sport qu’on pratique te donne du plaisir par le corps et l’imprévu. Le sport qu’on regarde te donne du plaisir par le récit et l’enjeu. Les deux ne se substituent pas l’un à l’autre.
Un joueur frustré sur le terrain ne se console pas vraiment en regardant un match à la télé, parce que c’est pas le manque qu’il vient combler. Et un spectateur passionné qui n’a jamais joué peut très bien vivre son sport au stade sans avoir besoin de pratiquer.
Le mieux c’est de comprendre que tu n’attends pas la même chose dans les deux cas, et de doser tes attentes en conséquence. Tu peux adorer pratiquer un sport et le trouver chiant à la télé. Tu peux ne pas pratiquer un sport et le regarder avec passion à condition d’être au stade, ou que l’enjeu suffise. C’est OK. C’est même normal.
Et pour ce qui me concerne, samedi prochain à 18h je serai devant M6 en espérant que ce soit serré. C’est tout ce qu’il faut à un spectateur. Le reste viendra.
Et toi, tu kiffes quoi quand tu joues ?
Note tes plus beaux moments de match à chaud, et au bout de deux saisons regarde la liste. Tu verras noir sur blanc ce qui te fait vraiment vibrer sur le terrain, comme joueur cette fois.


