Ces joueurs qu’on adore détester
Il y a un plaisir un peu bizarre que je n’avoue pas souvent : devant un match, j’aime avoir quelqu’un à détester. Pas un méchant de cinéma, un vrai mec en chair et en os, sur le terrain, dont j’attends qu’il se plante. Et quand il se plante, je jubile presque autant que sur un but de l’équipe que je regarde.
Je précise tout de suite : tous mes exemples vont être au foot. C’est le seul sport que je regarde vraiment en spectateur, et comme je le raconte dans pourquoi on aime regarder un sport qu’on ne pratique pas, je le suis sans supporter aucun club. Du coup je n’ai pas la détestation tribale du supporter, celle qui vise le maillot d’en face par principe. La mienne est plus ciblée : elle vise des joueurs, un par un, et à chaque fois pour une raison différente.
Et en y regardant de près, ce qu’on appelle « détester un joueur » recouvre des choses qui n’ont rien à voir entre elles. Du salaud qu’on déteste pour une vraie raison au clown qu’on adore détester sans lui en vouloir une seconde. Avec, tout au bout, une ligne où ça arrête d’être du jeu.
Le vrai salaud d’un soir
Le premier étage, c’est la détestation méritée. Celle qui s’accroche à un acte précis.
Pour moi, c’est Sergio Ramos, finale de Ligue des champions 2018. En première période, il accroche Salah, le retient sur lui, et lui bousille l’épaule sur une faute que personne n’a vraiment crue accidentelle. Salah sort en pleurs, et son équipe joue le reste de la finale privée de son meilleur joueur. Et Salah, c’est justement celui que je prends en exemple quand je parle de régularité au plus haut niveau, alors forcément, le voir se faire sortir comme ça par un vieux briscard du métier, ça reste en travers.
Ce que je déteste là, ce n’est pas Ramos qui défend dur ou qui gagne. C’est le calcul. Le joueur qui sait exactement ce qu’il fait, qui accepte de blesser pour gagner, et qui repart avec le sourire. Ce niveau-là, ce n’est pas du « j’adore le détester ». C’est de la rancune, la vraie. Et c’est à peu près la seule détestation que je trouve légitime, parce qu’elle vise un comportement, pas une personne ni un maillot.
Le méchant qui assume, et qui sert son équipe
L’étage au-dessus, c’est le méchant assumé. Celui qui te tape sur les nerfs en continu, mais qui, contrairement au salaud d’un soir, met sa nuisance au service des siens.
Le modèle, c’est Diego Costa. La tête de méchant, l’agacement permanent, le mec avec qui tu n’as aucune envie de partager un terrain. Et pourtant, il apporte. Il déstabilise les défenseurs, il prend des coups et en rend, il fait basculer des matchs par sa seule présence pénible. Tu le détestes et, dans le même mouvement, tu es bien obligé de reconnaître qu’il fait gagner son équipe.
C’est exactement le versant sombre de ce que je décris dans le chambrage en sport collectif : peser sur l’adversaire, aller chercher sa tête plutôt que ses jambes. Costa, c’est ça poussé à l’extrême et transformé en métier. Détestable, oui. Inutile, sûrement pas. Et c’est même ce qui le rend respectable malgré tout : sa nuisance a un sens collectif.
Le fou qu’on adore mater
Et puis il y a une catégorie à part, où le mot « détester » est presque un abus de langage. Le fou. Celui qu’on adore mater.
Mon exemple, c’est Rüdiger. Je ne le déteste pas vraiment. Je le trouve dingue. Je ne le prendrais jamais dans mon équipe, parce que je ne saurais jamais ce qu’il va faire la seconde d’après. Mais c’est précisément pour ça que j’allume la télé. Il va forcément se passer un truc. Une sortie improbable, une course bizarre où il a l’air d’un personnage de jeu vidéo qui bugge, un geste limite psychopathe au milieu d’une action banale.
Lui, ce n’est pas de la haine, c’est de la fascination. Et ça dit quelque chose sur nous : une bonne partie de ce qu’on appelle « détester un joueur », c’est en fait adorer l’imprévu qu’il amène. On a besoin d’un grain de folie dans le spectacle. Sans les Rüdiger, le foot serait plus propre, et beaucoup plus chiant.
La starlette, ou le génie qu’on déteste de voir se saborder
Le quatrième cas, c’est le plus triste à détester : le génie qui se saborde. La starlette.
Là, je pense à Neymar. Un des plus grands talents bruts de sa génération, capable de gestes que personne d’autre ne tente. Et puis, à un moment, le statut a pris le pas sur le joueur. L’extra-sportif, l’image, le feuilleton permanent. Sur le terrain, il ne reste plus que des bribes de génie noyées dans beaucoup de médiocrité. Ce que je déteste, ce n’est pas le joueur, c’est de le voir gâcher ça.
Et le plus parlant, c’est qu’on continue de le choisir. À 34 ans, après deux ans et demi sans la moindre sélection, Ancelotti vient de le rappeler pour disputer le Mondial. On sélectionne un nom et un souvenir plus que le joueur d’aujourd’hui, et une partie du public applaudit, parce qu’elle préfère se rappeler le Neymar de 2015 plutôt que regarder celui de 2026. C’est ce que je raconte dans c’est quoi un bon joueur, mais pris à l’envers : le talent ne suffit pas, et un nom prestigieux ne remplace pas le joueur que tu es réellement devenu.
D’ailleurs, je fais un pari : s’il l’a convoqué, c’est surtout pour la paix sociale et la pression du peuple brésilien, en sachant pertinemment qu’il jouerait peu, voire pas du tout. Et pour l’instant, ça se vérifie. Le Brésil a disputé son entrée dans le tournoi sans lui, forfait pour la phase de groupes, et je doute sincèrement qu’il rejoue vraiment dans cette Coupe du monde. Alors malgré tout ce que je viens de dire, je lui souhaite juste de se remettre à temps pour entrer dix minutes en fin de match et faire de vrais adieux. Un joueur comme ça mérite au moins une dernière belle image, pas un forfait.
Neymar, c’est aussi le symbole d’un truc qui m’a presque dégoûté du foot pendant un temps : l’excès de simulation. À une période, c’était devenu grotesque, des mecs qui s’écroulent comme s’ils avaient pris une balle sur un simple contact à l’épaule. J’ai failli décrocher. Ça s’est arrangé depuis, heureusement. Mais le souvenir colle parfaitement à ce type de joueur, celui pour qui le cinéma a fini par compter plus que le jeu. C’est exactement la frontière que je creuse dans le vrai fair-play et celui pour la caméra.
Et toi, sur le terrain, t’es lequel ?
Le joueur qu’on adore détester se croit presque toujours meilleur qu’il n’est. La seule façon de savoir où tu en es vraiment, c’est de noter tes matchs sur la durée et de regarder ta moyenne à froid, pas ton dernier souvenir.
Le provocateur qui te sort, et ce qu’il dit de toi
Maintenant, la catégorie la plus universelle, et de loin la plus révélatrice. Le provocateur. Celui qui te bat.
Tous les Français détestent Materazzi. Pas pour son jeu, pour la provoc qui a fait craquer Zidane en finale 2006, ce coup de tête qui nous a sans doute coûté une Coupe du monde. Les plus anciens te parleront de Schumacher, le gardien allemand, et de son agression sur Battiston en 1982, restée impunie sur le moment. Les plus jeunes te sortiront Emiliano Martínez, le gardien argentin, ses gestes provocateurs et son cinéma qui ont vraiment fonctionné contre nous en 2022.
Et là, il faut être honnête deux secondes. Qu’est-ce que ces trois-là ont en commun ? Ils nous ont battus. On ne déteste pas tant leur attitude que le fait qu’elle ait marché contre notre équipe. La preuve : le même comportement, dans une équipe qu’on regarde gagner, on appelle ça « du tempérament » ou « un mental de guerrier ». Donc soyons lucides, une grosse partie de notre détestation de spectateur, c’est juste qu’on est de mauvais perdants. C’est exactement le mécanisme que je décortique dans non, vous n’avez pas perdu à cause de l’arbitre : on cherche un coupable dehors pour s’éviter de se regarder soi, et le provocateur d’en face est un coupable idéal.
Quand ce n’est plus un joueur, c’est toute une équipe : l’Argentine
Jusqu’ici je t’ai parlé de joueurs, un par un. Mais parfois, ce n’est plus un joueur qu’on adore détester, c’est toute une équipe. Et le meilleur exemple du moment, pour moi, c’est l’Argentine.
Je les ai encore regardés récemment contre l’Autriche, et ils cochent absolument toutes les cases. Une agressivité de chaque instant dans les duels. Cette manie d’aller engueuler l’adversaire resté au sol après un de leurs tacles, comme pour lui reprocher d’avoir eu mal. Le sens du petit coup de théâtre aussi, le cinéma, l’art de couper le rythme quand ça les arrange. Ils sont tous taillés dans le même moule, celui de la grinta, cette rage de vaincre argentine qui ne lâche jamais rien.
Et c’est précisément ce qui les rend détestables au bon sens du terme : ce ne sont pas que des bouchers ou des comédiens. C’est une équipe hyper technique, championne du monde en titre, avec un Messi qui continue d’écrire l’histoire, encore un doublé hier pour devenir le meilleur buteur de l’histoire des Coupes du monde. Tu ne peux pas les balayer en disant qu’ils ne savent que provoquer. Ils provoquent et ils te battent au foot. C’est ce mélange qui rend fou.
Et là, je m’applique à moi-même tout ce que je viens de dire sur le provocateur. Si je trouve l’Argentine insupportable, c’est largement parce qu’elle nous a sortis en finale en 2022. Un Français qui déteste cette équipe, c’est d’abord un Français qui n’a pas digéré cette finale. La même grinta, si c’était la nôtre et qu’on soulevait la coupe, on appellerait ça un mental de champion. Donc oui, je les adore détester, mais je sais très bien que c’est en partie de la mauvaise foi de mauvais perdant. Et une Coupe du monde sans une équipe comme ça à détester serait quand même beaucoup moins drôle.
Le Paraguay, ou l’équipe détestable qu’on va oublier
L’actualité vient de m’offrir un deuxième cas d’école, et un contrepoint parfait. Juillet 2026, huitième de finale de la Coupe du monde, France-Paraguay. Un match dur, haché, avec un antijeu permanent côté paraguayen : peu de touches de balle, énormément de fautes, et une température qui est montée crescendo. Au début, ce sont les Français qui ont réagi, et ce sont eux qui ont pris trois cartons jaunes. Pendant ce temps, les Paraguayens enchaînaient les fautes sans en voir un seul. Pas un carton en 90 minutes. Il faut remonter à 1998 pour retrouver un Paraguay qui termine un match de Coupe du monde sans avertissement.
Deux joueurs ont porté le costume. Galarza d’abord, le provocateur dans toute sa splendeur : simulations, coups vicieux, dont un sur Mbappé loin du ballon, quasiment sous les yeux de l’arbitre. Et puis Velázquez, le défenseur, qui avait clairement une mission de provocation ce soir-là. Un vrai zombi par moments : il fonce sur Maignan au sol alors que le gardien vient juste de capter un ballon, puis redescend tranquillement se placer comme si de rien n’était. Et au moment du penalty français, c’est encore lui qui vient gratter le point de penalty du pied pour perturber Mbappé. Du grand art dans le genre.
À chaud, tout le monde est à fond contre le Paraguay. Moi, j’en veux surtout à l’arbitre. C’est exactement comme quand tu joues entre potes : si tu laisses passer les petites fautes, elles deviennent de plus en plus grosses, jusqu’au moment où ça va trop loin. Là, l’arbitre a laissé dériver dès le début, et le match est monté tout seul en température. Le symbole, c’est Deschamps obligé d’entrer sur la pelouse pendant la pause fraîcheur pour calmer les esprits. Ce boulot-là, c’était celui du corps arbitral. Je maintiens ce que j’écris dans non, vous n’avez pas perdu à cause de l’arbitre : une erreur de décision n’explique presque jamais une défaite. Mais ici on parle d’autre chose, du rôle de régulateur. Un arbitre qui abandonne ce rôle, c’est un match qui dégénère, et ça, ça ne pardonne pas.
Et le plus dérangeant à admettre : les Paraguayens ont eu raison de jouer comme ça. Ils sont bien moins techniques que la France, alors ils jouent avec leurs armes. Ça venait de marcher au tour d’avant contre l’Allemagne, qu’ils avaient fait complètement dégoupiller. Face à plus fort que soi, on est plus rugueux pour que ça puisse passer, et tant que l’arbitre laisse faire, on continue. Vu du banc paraguayen, c’est parfaitement rationnel. Ce n’est pas eux qui ont fixé la limite du tolérable ce soir-là.
Une dernière honnêteté, celle qui fait le plus mal. Contre l’Allemagne, nous les Français, on les trouvait vaillants, ces Paraguayens. Le même jeu, la même agressivité, les mêmes joueurs. Il a suffi que ce soit contre nous pour que vaillant devienne détestable. Toute la thèse de cet article tient dans ce retournement : ce qu’on déteste dépend beaucoup moins de ce qui se passe sur le terrain que du maillot qu’on supporte devant sa télé.
Ce qui m’a plu, en revanche, c’est la réponse des Bleus. Ils ont su ne pas trop répondre malgré les trois jaunes du début. Et en fin de match, ils s’y sont même mis : du chambrage, un peu d’antijeu, on joue un peu comme vous puisque visiblement c’est permis ce soir. Exactement le chambrage comme arme dont je parle ailleurs, utilisé au bon moment et sans perdre le fil du match.
Et je termine sur un pari. On a gagné, donc il n’y a pas de traumatisme. Dans quelques années, je suis prêt à parier qu’on se souviendra beaucoup moins de ces Paraguayens que des Argentins de 2022. La détestation qui dure, c’est celle du provocateur qui te bat. Celui qui te provoque et que tu élimines, tu l’oublies. Sauf, évidemment, si on recroise leur route en finale. Le tableau le permet encore. Là, on en reparlerait.
Le personnage de terrain contre le sale type
Reste la seule ligne qui, pour moi, sépare vraiment le détestable du fréquentable. Et elle ne se joue pas sur le terrain, elle se joue à côté.
Sur le terrain, un joueur a le droit de se construire un personnage. Joey Barton, je l’ai adoré pour ça : un joueur très moyen, mais dès qu’il était sur la pelouse, il se passait toujours quelque chose. Le genre de mec qui rend un match vivant rien que par son agitation. Tant que ça restait du jeu, un personnage qui joue avec les règles, j’achetais sans problème.
Sauf que Barton a enchaîné, en dehors du terrain, les sorties et les comportements complètement déplacés. Et là, ma vision a basculé. Le personnage rigolo s’est révélé être un vrai sale type dans la vraie vie. À partir de ce moment, ce n’était plus drôle du tout. C’est ça, ma frontière : se créer un personnage sur le terrain, c’est du spectacle, je prends ; mais dans la vie, sois classe, ou au moins normal.
L’exemple inverse, c’est Ibrahimović. Lui aussi s’est bâti un personnage arrogant, énorme, au-dessus de tout. La différence, c’est que c’est cohérent, et que ça marche. Et quand tu grattes un peu autour, tu trouves plein d’indices que c’est un chic type en dehors. Son arrogance n’est pas du mépris, c’est un numéro, et il l’assume jusqu’au bout.
Sa seule vraie limite, c’est qu’il n’était pas tout à fait le joueur qu’il prétendait être. Ibra se revendiquait comme le plus grand de son époque, au-dessus de tous. En vrai, il était chapeau 2, pas chapeau 1. Immense au quotidien, souvent le plus fort sur le terrain, mais il n’a jamais réellement pesé dans les matchs capitaux, ces soirs de Ligue des champions qui font les très grands. Les autres, les chapeau 1, répondaient présent ces soirs-là. Lui, presque jamais. C’est exactement la dernière marche dont je parle dans comment devenir un bon joueur : la régularité, d’accord, mais surtout être là dans les matchs qui comptent. Il en était tout près. Pas tout à fait. Et ça, ce n’est pas détestable, c’est juste un showman qui s’est raconté un peu plus grand qu’il n’était.
Alors, détester, c’est grave ?
Au final, quand je fais le tri, presque toutes mes détestations de spectateur se rangent dans une de ces cases. Le calcul cynique d’un Ramos. La nuisance utile d’un Costa. La fascination pour un fou comme Rüdiger. La déception devant un talent gâché comme Neymar. Et surtout, très souvent, le simple fait qu’un Materazzi ou un Martínez nous ait sortis.
Si je suis honnête, cette dernière case est la plus remplie, et c’est la moins reluisante : la plupart du temps, détester un joueur, c’est juste mal encaisser une défaite. Le seul cas où la détestation est vraiment méritée, ce n’est même pas sur le terrain, c’est quand le personnage du terrain cache un sale type dans la vie.
Le reste, c’est du spectacle, et c’est très bien comme ça. Avoir un mec à détester, à attendre au tournant, à charrier devant la télé, ça fait partie du plaisir de regarder un match. Alors continue, déteste ton joueur. Profites-en, même. Demande-toi juste, de temps en temps, dans quelle case tu le ranges. Souvent, tu t’apercevras que ce n’est pas lui, le problème.
Et toi, sur le terrain, on t’adore ou on te déteste ?
Tu détestes des joueurs derrière ton écran, mais sur le terrain, le personnage, c’est toi. Note tes matchs, regarde ta régularité à froid, et vois si tu vaux vraiment ce que tu crois. C’est gratuit, ça reste sur ton appareil.


