Qu’est-ce qui te fait kiffer en match ?
J’en parlais récemment avec un coéquipier : c’est quoi qui te fait kiffer en match ? Pas dans la vie du club, pas dans le résultat. Vraiment, sur le terrain, pendant les 90 minutes ou les 5 sets. Qu’est-ce qui te fait sortir en disant « putain j’ai pris mon pied » ?
Sa réponse était assez classique. La mienne aussi, il y a quinze ans. Sauf qu’aujourd’hui, elle a pas mal bougé.
Je me suis rendu compte que ce qui me fait kiffer en match n’est plus du tout ce qui me faisait kiffer à 25 ans. Et c’est tant mieux. Parce que c’est probablement ce qui fait que je joue encore à 42 ans avec la même passion qu’à 18.
Au début, c’est le geste qui claque
Le smash bien claqué dans les 3 mètres. Le but en pleine lucarne. Le panier après crossover. L’essai en bout de ligne. L’ace plein cône.
C’est le kiff de base, le kiff démonstratif, celui qui se voit même depuis le banc. Tout le monde commence par là, c’est normal. C’est même indispensable, parce que c’est ce qui nourrit la passion au démarrage. Sans ce kiff visuel et immédiat, t’auras du mal à t’accrocher à un sport quand t’es ado et que t’as 50 distractions ailleurs.
Mais c’est aussi un kiff un peu « ouvert », facile à apprécier, peu mystérieux, déjà spectaculaire en surface. Le smash, n’importe quel spectateur le comprend. Y’a pas besoin de connaître le sport pour voir que c’est beau.
Avec les années, ce kiff-là reste mais il prend une place différente. Tu te mets à apprécier d’autres choses, plus discrètes, plus complexes, plus dures à reproduire. Comme un palais qui s’affine.
Le palais qui s’affine
Quand tu commences à boire du vin, tu kiffes les vins flatteurs, marqués, faciles d’accès. Plus tu en bois, plus tu apprécies des choses subtiles : un équilibre, une finale longue, un nez complexe. Et un jour, le truc que tu pensais excellent à 20 ans te paraît un peu lourd, un peu démonstratif. T’es pas « meilleur » qu’avant, ton palais a juste évolué.
Le sport collectif amateur, c’est pareil.
À mesure que tu joues, tu commences à apprécier des gestes que tu ne remarquais même pas avant. Une réception parfaite qui arrive à 3 mètres exact du passeur. Un placement défensif anticipé qui empêche l’autre de tirer sous pression. Un débordement qui crée un décalage sans même viser le but. Une chistera qui passe entre deux défenseurs.
Pour le profane, c’est rien. Pour toi, c’est devenu un kiff. Parce que tu sais combien c’est dur de le faire bien. Tu sais combien tu en as raté avant de réussir celui-là. Et tu sais combien ça change la suite de l’action pour ton équipe.
Cette évolution-là, elle est précieuse. Parce qu’elle ouvre une infinité de nouveaux kiffs possibles dans le même match.
La défense, ce contre-kems suprême
Pour moi aujourd’hui, la défense est passée devant l’attaque. Une grosse défense me fait plus vibrer qu’un beau smash. Et je sais que je ne suis pas le seul à dire ça, tu trouveras pas mal de joueurs expérimentés qui te diront la même chose, dans tous les sports.
Pourquoi ?
Parce qu’une grosse défense, c’est un contre-kems. L’attaquant adverse claque un truc magnifique. Il a bien lu, il a frappé fort, il a placé. Sur le papier c’est un point pour lui. Sauf que toi, tu sors une défense qui n’aurait pas dû marcher. T’as anticipé, tu t’es jeté, t’as touché la balle dans des conditions impossibles, et tu l’as remontée pour ton passeur.
Tu viens de retourner son beau geste par un beau geste à toi. C’est presque un dialogue artistique entre deux joueurs. Une surenchère silencieuse. Lui a posé une question difficile, tu y as répondu avec une autre question encore plus dure.
Et le pire pour lui (le plus jouissif pour toi), c’est que c’est exactement le geste qu’il pensait imparable. Tu lui as démonté son truc le mieux maîtrisé.
On retrouve ça partout dans les sports co. Au foot, le tacle parfait qui coupe un une-deux brillant. Au basket, le bloc qui dit non à un alley-oop. Au hand, l’arrêt du gardien sur un tir à 9m qu’aucun gardien normal ne sort. Au rugby, le plaquage qui stoppe net une percée parfaitement amorcée.
À chaque fois c’est la même mécanique : l’autre joueur t’a sorti son geste préféré, toi tu lui as répondu avec ton geste préféré, et le tien a gagné. Pas par chance. Par lecture, par technique, par engagement. C’est ça que tu kiffes.
Mettre un coéquipier sur orbite
Et puis il y a le palier d’après. Le moment où tu commences à kiffer parce que tu fais kiffer quelqu’un d’autre.
C’est plus subtil, plus tardif aussi je pense. Tu construis un point pour qu’un autre le finisse. Tu donnes la passe parfaite, le bloc qui ouvre la défense, le service qui met en difficulté la réception adverse, et ton coéquipier termine le travail.
Le point compte autant que les autres dans la feuille de match. Mais pour toi, il a une saveur particulière. Tu sais que sans ton geste, le sien aurait été plus difficile, voire impossible. Et surtout, c’est ça qui change tout, tu sais que lui aussi va sentir ce cadeau.
L’attaquant qui reçoit une passe parfaite à 3 mètres au-dessus du filet, tranquille, sans pression, il sait. Il sait que la balle qui lui arrive est un cadeau. Le buteur au foot qui frappe à 5 mètres après un centre tendu sait que la moitié du boulot est déjà fait. Le shooter qui se retrouve seul à 3 points grâce à un écran propre sait qui lui a permis ça.
Tu deviens responsable d’un kiff partagé. C’est presque plus jouissif que ton propre point, parce que c’est un kiff multiplié : le tien d’avoir bien fait, plus celui que tu sais qu’il vit, plus la complicité silencieuse qui dit « on l’a fait ensemble ».
C’est exactement ce que je décrivais dans l’article « C’est quoi un bon joueur » : un bon joueur, c’est celui qui rend son équipe meilleure. Mais l’expérimenter de l’intérieur, c’est encore autre chose que de le décrire. C’est se rendre compte que ton kiff personnel peut passer par les autres.
Le rallye, ou kiffer même quand tu perds le point
Le palier le plus haut, je crois, c’est celui-là. Il est très volley pour moi mais ça doit exister dans tous les sports.
Un rallye, c’est un échange qui dure. Une attaque, une défense, une contre-attaque, encore une défense, une couverture, une relance, un nouveau coup, et ça continue. Cinq, dix, quinze touches. Les deux équipes s’arrachent. La pression monte avec la durée. La fatigue commence à peser. Tout le monde au bord du terrain retient son souffle.
Quand tu gagnes le point au bout d’un rallye comme ça, le kiff est multiplié par dix par rapport à un point classique. Parce qu’il y a tout : la défense, le collectif, la résilience, la lecture, l’engagement physique, et le résultat. C’est un point qui condense plusieurs minutes d’intensité dans un seul échange.
Mais le truc qui m’a vraiment surpris en mûrissant, c’est l’autre versant.
Même quand on perd le rallye, je kiffe.
Avant, je n’avais que la déception. Le point perdu, l’effort dans le vent, la frustration sèche. Maintenant la déception est toujours là, c’est normal, c’est le sport. Mais à côté d’elle, il y a autre chose. Le sentiment qu’on s’est bien battu. Qu’on a livré quelque chose. Que ces 30 secondes d’échange, qu’on les gagne ou qu’on les perde, c’était du beau volley.
Cette nuance, je l’aurais pas captée à 22 ans. À 22 ans, ce qui comptait c’était le résultat sec, le point. À 42, ça compte aussi évidemment, on joue pour gagner. Mais le combat lui-même est devenu une source de kiff indépendante du résultat.
Et là encore, c’est le palais qui s’affine. Tu deviens capable de séparer la qualité de l’effort de la qualité du résultat. Tu peux apprécier ce que vous avez produit ensemble, même si ça n’a pas suffi.
Ton kiff évolue, comme toi
Voilà. Au début c’était le smash. Aujourd’hui c’est la défense impossible, c’est le coéquipier qu’on met sur orbite, c’est le rallye où on s’arrache même quand on le perd. Dans 10 ans ce sera peut-être encore autre chose, je sais pas. Je sais juste que ça évoluera encore.
C’est la beauté du sport collectif pratiqué dans la durée. Tu ne consommes pas le même kiff toute ta vie comme on consomme un fast-food. Ton palais sportif s’affine en même temps que tu prends de l’expérience et de la lucidité.
Concrètement, pour le joueur que t’es maintenant, deux questions valent le coup d’être posées.
Qu’est-ce qui te fait kiffer aujourd’hui en match ? Sois honnête, pas la réponse que tu donnerais à un coach. La vraie.
Et est-ce que c’est la même réponse qu’il y a 3 ans, 5 ans, 10 ans ?
Si tu n’as pas de visibilité sur ça, noter tes plus beaux moments de match à chaud est probablement le meilleur moyen de le construire. Au bout d’une saison ou deux, en relisant, tu vois clairement ton palais évoluer : quels gestes te marquent vraiment, quels matchs t’ont vraiment fait vibrer, qui sont les coéquipiers avec qui tu vis ces moments-là.
C’est aussi pour ça qu’on joue, je crois. Pas seulement pour gagner. Pour découvrir, lentement, ce qui nous fait vraiment kiffer.
Garde une trace de tes plus beaux moments
Note tes matchs à chaud, et au bout de deux saisons regarde la liste. Tu verras ton palais sportif évoluer noir sur blanc.
Et quand tu regardes un match au lieu de jouer ? C’est encore une autre histoire. Le kiff spectateur fonctionne sur des ressorts complètement différents. J’en parle dans pourquoi on aime regarder un sport qu’on ne pratique pas.


