Le fair-play, le vrai et celui pour la caméra
J’essaie d’être le plus fair-play possible. Mais je ne vais pas te faire le coup du gars qui se prend pour un saint, avec une auréole vissée sur la tête en toutes circonstances. Parce qu’en vrai, mon fair-play a une frontière très nette, et c’est une frontière dont on ne parle jamais : est-ce qu’il y a un arbitre, ou pas.
Sans arbitre, c’est honnêteté totale, aucune concession. Avec arbitre, c’est une autre histoire, et je l’assume. Et tout en haut, il y a un fair-play rare, le seul qui m’impressionne vraiment, celui qui te coûte quelque chose alors que tu avais tout à gagner à tricher. Le reste, les gestes pour la caméra, c’est encore un autre sujet. On démêle tout ça.
Sans arbitre, c’est toi le juge
Quand il n’y a personne pour trancher, je ne fais aucune concession sur l’honnêteté. Et c’est là, paradoxalement, que le fair-play est le plus simple à comprendre : c’est toi le juge, donc si tu triches, tu ne triches personne d’autre que toi et le jeu.
En sport amateur, ça arrive tout le temps. Pas d’arbitre, ou des appels sur l’honneur, et c’est à toi d’annoncer si la balle était dehors, si elle t’a touché, si la faute est pour toi. Personne ne te surveille. Tu peux mentir, et la plupart du temps ça passerait. Le vrai fair-play, c’est ce que tu annonces dans ces moments-là, surtout quand dire la vérité te fait perdre le point. Le mec qui reconnaît que la balle l’a effleuré en dernier alors que tout le monde regardait ailleurs, lui, il est fair-play. Pas celui qui fait un beau geste démonstratif à la fin du match devant les copains.
Avec arbitre, l’arbitre fait partie du jeu
Maintenant, dès qu’il y a un arbitre, je change complètement d’optique, et je l’assume sans complexe. L’arbitre, ce n’est pas un élément neutre posé au-dessus du match. Il fait partie du jeu. Il influe sur le résultat, en permanence. Alors autant l’influencer aussi.
On ne le fera quasiment jamais changer d’avis sur une décision qu’il a prise nettement, ça c’est clair. Mais sur une hésitation, sur un fait de jeu qu’il n’a pas bien vu, on peut faire basculer la pièce du bon côté. Et déjà, en ayant une meilleure image que l’adversaire, en étant celui qui râle moins et qui paraît plus honnête, il aura davantage confiance dans tes réactions.
L’exemple que je connais par cœur, c’est le volley. Les ballons vont vite, et c’est parfois très dur de voir si la balle a touché la ligne. Tu peux avoir deux joueurs côte à côte qui ont vu la même action de deux façons différentes. Du coup, si tu célèbres franchement le point alors que l’arbitre n’est pas sûr de ce qu’il a vu, il peut se laisser convaincre et te l’accorder. Ce n’est pas de la triche, c’est jouer avec l’arbitre comme tu joues avec le filet ou le vent. C’est exactement ce que je raconte dans non, vous n’avez pas perdu à cause de l’arbitre : l’arbitre est un paramètre du match, pas une excuse, et certainement pas un dieu intouchable.
Le fair-play pour la caméra, c’est autre chose
Il y a un troisième truc qu’on confond souvent avec le fair-play, et qui n’en est pas : le geste pour la galerie.
Le foot en est plein. Prends les joueurs qui restent au sol. Je suis assez partagé là-dessus, parce qu’il y a des vraies douleurs et qu’on ne va pas demander à un mec sonné de se relever en souriant. Mais ce qui m’agace, c’est celui qui reste à terre en se tenant la jambe, et qui se relève comme par miracle dès qu’il voit que l’arbitre n’a pas sifflé de faute pour lui. Là, ce n’est pas une blessure, c’est du théâtre. Je trouve normal que le jeu continue. Pareil pour les crampes qui tombent toujours dans les dix dernières minutes, comme par hasard quand l’équipe mène. Tout ça, c’est le cousin du cinéma de ces joueurs qu’on adore détester : on joue un rôle au lieu de jouer le jeu. Ça peut avoir l’air noble, mais ça n’a rien à voir avec le fair-play. Le fair-play, ce n’est pas un geste qu’on montre. C’est une honnêteté qu’on a, même quand ça ne se voit pas.
Le fair-play le plus dur, c’est avec toi-même
Pas le geste qu’on montre, mais l’honnêteté sur ta propre saison. Noter tes matchs à froid, le lendemain, et pas à chaud sous le coup du résultat, c’est là que tu arrêtes de te raconter des histoires.
Le vrai fair-play, le rare, celui qui te coûte
Et puis il y a le sommet. Le fair-play qui m’impressionne vraiment. Celui où il y a de l’enjeu, où l’arbitre ne saurait jamais, et où le joueur reste droit dans ses bottes quand même.
Le plus fou, c’est quand un entraîneur l’impose à toute son équipe. En 2019, en deuxième division anglaise, Leeds mène contre Aston Villa, mais le but a été marqué alors qu’un joueur adverse était resté au sol. Marcelo Bielsa ordonne à ses joueurs de laisser Aston Villa égaliser, sur l’engagement, pour réparer. Le truc, c’est que ce match nul a coûté à Leeds la montée directe en Premier League. Bielsa a reçu le prix du fair-play de la FIFA pour ça, et ce qui rend le geste énorme, c’est précisément l’enjeu qu’il y avait derrière. Vingt ans plus tôt, en FA Cup, Arsène Wenger avait fait quelque chose du même esprit : son équipe avait marqué dans la confusion, sur un ballon qui aurait dû être rendu à l’adversaire après une blessure. Wenger a proposé de rejouer tout le match. La fédération a accepté. Arsenal a regagné, et Wenger a eu le prix du fair-play de l’UEFA.
Côté joueur, ce sont ces quelques images qui tournent. L’attaquant qui marque puis va voir l’arbitre pour lui dire que le but ne compte pas. Miroslav Klose l’a fait en 2012 avec la Lazio : il marque de la main, l’arbitre valide, et Klose va lui-même annoncer qu’il y a eu main. But refusé. Et le geste que je trouve encore plus rare, l’exact inverse de la simulation : l’attaquant qui obtient un penalty et qui va dire à l’arbitre non, il n’y a pas faute, je suis tombé tout seul. Robbie Fowler l’a fait en 1997, en demandant à l’arbitre de retirer le penalty parce que le gardien ne l’avait pas touché. L’arbitre a maintenu sa décision, mais le geste reste.
Ce qui sépare ça de mon histoire d’influencer l’arbitre, c’est tout. Quand j’influence l’arbitre, c’est lui qui décide et je pousse un peu dans mon sens. Là, c’est le joueur qui est le juge, et qui dit la vérité contre lui-même, alors qu’il a tout à perdre. C’est un autre niveau, et autant être honnête, je ne suis pas certain d’en être toujours capable.
C’est peut-être ça, la vraie mesure d’un joueur. Pas ses stats, pas ses highlights : ce qu’il fait quand mentir ne lui coûterait rien. C’est une forme de lucidité, et elle arrive avant la technique, comme je le raconte dans comment devenir un bon joueur.
Ce que le fair-play n’est pas : être gentil
Pour finir, une mise au point, parce que le fair-play traîne une réputation de truc de gentil. C’est faux.
Tu peux jouer dur. Tu peux mettre l’intensité, aller au duel, chambrer l’adversaire, chercher à influencer l’arbitre sur les ballons à 50/50, et rester parfaitement fair-play. La ligne ne passe pas entre se battre et ne pas se battre. Elle passe entre se battre et tricher. Tricher, c’est mentir quand c’est toi le juge, simuler une blessure, réclamer un point que tu sais ne pas avoir gagné. Le reste, toute la dureté du jeu, ça n’a rien à voir. Un bon compétiteur peut être féroce sur le terrain et parfaitement honnête. Les deux ne s’opposent pas, c’est même souvent ce qui fait les joueurs qu’on respecte.
Alors, c’est quoi être fair-play
Au fond, le fair-play n’est pas une auréole qu’on porte tout le temps, ni un geste qu’on sort devant la caméra. C’est une question de situation.
Quand c’est toi le seul juge, honnêteté totale, pas de débat. Quand il y a un arbitre, il fait partie du jeu, et tu joues avec lui comme avec le reste, sans complexe. Et le truc vraiment admirable, le rare, c’est de rester honnête quand l’enjeu est énorme et que personne ne le saura jamais. Celui-là, je te l’ai dit, je ne suis pas sûr de toujours y arriver. Mais c’est le seul fair-play qui compte vraiment. Tout le reste, c’est du spectacle.
Sois fair-play avec toi-même
Le fair-play, c’est l’honnêteté quand tu es le seul juge. Sur ta propre saison, le seul juge, c’est toi. Note tes matchs, regarde-les à froid, et sois honnête sur ce que tu vaux vraiment. C’est gratuit, ça reste sur ton appareil.


