Alcool et sport amateur : pourquoi j’ai arrêté, et ce que ça a changé sur le terrain

Il y a deux façons de prendre une cartouche : au comptoir, ou sur le terrain, en essayant de défendre un gros smash. Une seule des deux te fait progresser.

Pendant trop longtemps, je me suis laissé ingurgiter un produit mauvais pour la santé en sous-estimant son côté nocif. Je n’ai jamais eu beaucoup de cuites, et mes dernières ont plus de dix ans. C’est précisément pour ça que je ne me suis pas méfié : le discours sur l’alcool parle d’excès, et je n’étais pas dans l’excès.

L’alcool du sportif amateur n’est pas au vestiaire

Quand on associe alcool et sport, on pense troisième mi-temps. Chez nous, ça ne picole jamais beaucoup au pot d’après-match, et les plus jeunes gardent ça pour leurs soirées. J’ai toujours apprécié la bière d’après-match quand elle était correcte, mais ça restait une bière, de temps en temps, et cette année je suis sage au pot. Mon alcool à moi était ailleurs : dans la cuisine. Deux ou trois apéros par semaine avec ma femme. Du vin aux repas de famille, et des occasions, il y en a souvent. Et depuis le Covid, la bière de fin de journée, celle qu’on a installée en confinement et qu’on a gardée. C’est d’ailleurs à cette période que je me suis mis à vraiment apprécier les bonnes bières.

Mis bout à bout, ça fait de l’alcool plusieurs fois par semaine, sans jamais abuser. Avec modération, comme on dit. Et c’est ce « avec modération » qui m’a empêché de regarder. Personne ne t’alerte sur le verre du mardi soir à table. Il est trop normal pour ça.

Ce que ça coûtait vraiment

Le lendemain, ce n’était jamais un mal de crâne. Juste un inconfort, de la fatigue, et de la flemme. Rien qui t’empêche d’aller bosser. Mais quand tu as trois créneaux de sport par semaine, coincés entre le boulot et la famille, c’est exactement là que ça se paie : dans l’énergie qu’il te reste à 19 h pour aller t’entraîner, dans la qualité de la séance, dans l’envie de faire le renfo prévu.

Cette sensation qu’un seul verre n’est pas anodin, je l’ai ressentie de plus en plus, et je l’ai redoutée de plus en plus. Avec le temps, le corps encaisse moins bien, et il te le dit plus clairement.

Pourquoi j’ai mis si longtemps

Parce que j’avais tous les arguments pour ne pas y réfléchir. Ils sont à disposition, tout le monde les connaît, et ils servent exactement à ça.

Jeanne Calment. Son verre de vin quotidien et ses 122 ans. C’est vrai, et c’est une personne. On brandit un cas unique contre des milliers d’études, et ça marche parce que l’histoire est belle.

La tradition. Le vin fait partie de la culture française, et avec modération ce serait même bon pour la santé. L’OMS a tranché en janvier 2023 : il n’existe aucune quantité d’alcool sans risque pour la santé, et les risques commencent dès le premier verre. Le mythe du verre de rouge bon pour le cœur a pris du plomb dans l’aile depuis des années, mais il est tellement pratique qu’il survit.

« Ça rend joyeux. » Ça désinhibe un peu, c’est vrai. Mais ça ne crée rien, ça amplifie ce qui est déjà là. Celui qui devient violent quand il a bu, celui qui fait n’importe quoi, c’était déjà en lui. L’alcool ne rend pas drôle, il donne la permission de l’être. Et cette permission, on peut se la donner soi-même.

Le vocabulaire du combat. Prendre une cartouche. Se mettre une mine. Ce verre m’a défoncé. On décrit un verre avec les mots d’une blessure, et on en rigole. Sur un terrain, personne ne rigole d’une blessure. Je crois que ce vocabulaire dit quelque chose : on a besoin de combats, et celui-là est le plus facile à trouver. Un sportif en a des vrais tous les week-ends. Le combat de samedi, lui, se prépare le mardi.

Et puis il y a la pression sociale, qui ne vient pas forcément d’où on croit. Personne ne m’a jamais dit « t’es chiant, bois un coup ». Mais la phrase existe, tout le monde la connaît, et elle pesait au moment d’hésiter devant un verre. Je me la disais à moi-même, avec la voix des autres : allez, il a raison. Beaucoup ont besoin d’alcool pour se lâcher. L’idéal serait de se lâcher tout le temps.

Les graines, puis le déclic à deux

Depuis deux ou trois ans que je m’intéresse à l’entrepreneuriat, j’ai lu pas mal de témoignages de gens qui ont arrêté l’alcool. Des personnes de mon entourage m’ont dit l’avoir fait aussi. Ça a planté des graines, qui ont mis du temps à germer.

Une interview m’a marqué, celle de Gilles Bouleau dans le podcast Safe Pace d’Hugo Clément. Pour moi c’était l’homme-tronc du 20 h par excellence, sans une expression, et je ne l’ai pas reconnu : il court des marathons, et il expliquait en substance que son corps dépense tellement d’énergie à éliminer l’alcool qu’il choisit très précisément les moments où il s’autorise un verre de bon vin. Cette idée de budget m’a parlé. Un sportif amateur a un budget de récupération petit, et déjà bien entamé par le reste de la vie. Chaque verre est une dépense sur ce budget, pas un plaisir gratuit.

L’été dernier, avec ma femme, on a eu à peu près le même déclic au même moment : espacer les apéros, et surtout admettre que l’alcool n’est pas la seule option quand on boit un coup ensemble. Le kombucha nous aide bien. L’arrivée en rayon de boissons sans alcool qui sont enfin bonnes aide aussi à faire un choix différent sans avoir l’impression de se priver.

J’ai enchaîné quelques mois à un verre ou deux par mois, pour les occasions, et uniquement de la qualité. Sauf qu’à chaque fois, j’ai presque regretté : pas tant de plaisir que ça. Le palais se déshabitue de l’amertume, et franchement ce n’est pas plus mal. Une fois que l’idée que c’est mauvais pour le corps est bien ancrée dans la tête, ne plus en ingérer devient facile.

Ce que ça a changé sur le terrain

Ça fait maintenant quelques mois sans une goutte, et ça ne me manque pas du tout. Le petit ventre que j’ai toujours traîné malgré le sport a disparu : deux kilos de moins, en mangeant toujours autant, et je suis gourmand. Moins de migraines. Et une récupération meilleure, que je sens aux entraînements du soir.

Ce ressenti a des explications connues. L’alcool fait s’endormir plus vite, mais il fragmente la deuxième partie de la nuit et réduit le sommeil paradoxal, celui qui consolide les gestes appris à l’entraînement. Il freine aussi la construction musculaire : une étude de 2014 a mesuré que boire après une séance réduit la synthèse des protéines musculaires d’environ un quart, même en prenant des protéines à côté. Et il déshydrate, ce qui n’aide ni la récup ni la prochaine séance. Un verre modéré ne t’empêche pas de jouer. Il rogne un peu sur ce que la séance t’aurait rapporté. Semaine après semaine, ça finit par se voir.

Si tu notes ta forme et tes séances, tu peux d’ailleurs le vérifier sur toi plutôt que de me croire sur parole. C’est le genre de lien que le suivi du corps fait apparaître au bout de quelques semaines : les soirs où la forme était basse, les séances en dessous, et ce qu’il y avait la veille. Chez moi, l’écart entre la charge et la récup était en partie dans mon verre.

Pas de leçon

Je sais ce qu’on dit de ceux qui ne boivent plus : c’est triste, cette société nous enlève tous nos plaisirs, tout devient aseptisé. Je l’ai pensé aussi. Je n’écris pas ça pour faire la morale à qui que ce soit, et je ne compte les verres de personne.

J’ai lu des dizaines de témoignages comme celui-là avant que l’idée fasse son chemin chez moi. Je pose juste le mien sur la pile, si ça peut aider quelqu’un à réfléchir un peu différemment sur le sujet, ne serait-ce que quelques minutes.

Et pour être honnête, c’est facile pour moi : je dis tellement de conneries que je rigole très bien sans.

Dans la même veine, ce que j’ai changé dans mon repas avant les matchs du soir, et pourquoi le sommeil reste le premier outil de récupération, loin devant tout le reste.

Sources

  • OMS Europe, « No level of alcohol consumption is safe for our health », 4 janvier 2023.
  • Parr E.B. et al., « Alcohol ingestion impairs maximal post-exercise rates of myofibrillar protein synthesis following a single bout of concurrent training », PLoS ONE, 2014.
  • Ebrahim I.O. et al., « Alcohol and sleep I: effects on normal sleep », Alcoholism: Clinical and Experimental Research, 2013.
  • Safe Pace (Hugo Clément), « Peut-on être performant après 40 ans ? » avec Gilles Bouleau et Arnaud Tsamere, octobre 2025 : la vidéo.